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FIN
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FIN
Comme je te l'ai déjà raconté, petite Mademoiselle O, c'est à cause de cette fichue mini-jupe rose que j'ai dû
quitter cette fille, cette Italienne qui comblait pourtant tous mes désirs, tous mes plaisirs,
tous mes rêves, des plus romantiques aux plus scandaleux. Tu sais aussi, par une autre de mes confidences, qu'elle n'hésitait pas à jeter par delà les frontières le moindre de ses vêtements quand
l'envie lui en prenait. Que c'était plus qu'un jeu pour elle, une véritable nécessité, et aussi souvent le besoin de me mettre à l'épreuve, de me tester, de juger du désir que j'avais d'elle et à
quel point elle pouvait m'obliger à me soumettre à ses fantasmes.
Elle voulut le faire une fois encore, une fois de trop.
Je la rejoignais souvent à l'heure du midi. Elle travaillait dans un de ces buildings glacés de verre et de fer, et moi, non loin, j'avais mon petit atelier où je passais la journée à essayer de donner vie à mes marionnettes. Au pied de son immeuble à l'aplomb de son bureau, un fast-food clinquant disposait ses tables dehors au soleil dès que les premiers rayons du printemps perçaient les filoches de nuages. Quand j'arrivais à son étage et que je constatais qu'elle avait enfilé cette mini-jupe rose, je savais que j'allais devoir encore subir la terrible épreuve de l'ascenseur.
La règle en était simple : il suffisait pour elle de retirer sa culotte, souvent une infime peau d'ange, et par la fenêtre entre-baillée de la laisser choire et virevolter jusqu'à ce qu'elle atterrisse délicatement sur la table d'un de ces jeunes cadres aux dents longues qui engloutissait un cheeseburger à la terrasse de l'infâme restaurant. Je n'avais alors que quelques instants pour descendre quatre à quatre l'escalier de secours, pour tenter de la récupérer, pendant qu'elle, le corps à moitié dans le vide faisait des grands signes à la cible atteinte en criant "c'est à moi, excusez-moi, pouvez-vous me la ramener, je suis là, au septième".
Ma mission, à moi, c'était d'arriver en bas avant que l'autre n'ait pris l'ascenseur et d'essayer de le convaincre par tous les moyens qui me restaient, le souffle haletant, les jambes brisées, de me rendre l'objet de convoitise. Ce qui n'était déjà pas une simple négociation.
Mais parfois il arrivait que, pour ramener le trophée jusqu'à sa propriétaire, le jeune loup se sente pousser des ailes et que, bien avant que j'aie eu le temps d'atteindre le rez-de-chaussée, il parvienne à s'engouffrer dans l'ascenseur pour le septième ciel. Je n'avais plus le choix que de remonter les maudites marches assassines, toutes mes chances alors quasiment anéanties. Ma belle italienne, toujours penchée dehors proposait délicatement au vainqueur un point de vue inoubliable sur son petit derrière à moitié nu et rond qui s'offrait, sans pudeur, au ras de cette maudite mini-jupe rose. Ah ! Qu'il était merveilleux ce postérieur, ferme, lisse, tatoué de ce petit dragon bleu, et bronzé jusqu'au plus profond de son intimité.
Au fait, petite Mademoiselle O, comment font-elles les Italiennes pour être ainsi délicieusement hâlées, même dans le tendre sillon qui partage les courbes fabuleuses de leurs fesses ? Ça restera malheureusement un mystère pour moi, sauf si tu veux bien me soulager, un soir de tendresse, de cette interrogation qui me hante encore...
Sans se retourner, et sans même chercher à savoir qui lui ramenait sa lingerie intime, elle ondulait légèrement des hanches, ce qui remontait encore un peu plus sa jupe définitivement indécente.
La suite, je ne pourrais la raconter que si c'était moi qui arrivais le premier. Et je te laisse imaginer ce que je pouvais avoir de désir, et de récompense aussi, pour et par celle qui me faisait courir sur la tête, à m'en ôter le souffle, à m'en arracher le coeur.
Hélas, il arrivait parfois, souvent en fait, que la cabine de ce maudit ascenseur soit déjà à l'étage quand j'y parvenais enfin. Les mains vides, je n'avais plus le droit d'entrer dans le bureau des rêves, et je redescendais lentement, le coeur lourd, le pas traînant, par l'escalier ennemi.
Sur le parvis, je ne me retournais pas, mais je la savais là qui me regardait disparaître, toujours accoudée à sa fenêtre, les hanches battues au rythme d'un assaut concurrent, la peau frissonnant de caresses.
J'ai cessé de fumer, j'ai fait de la musculation, je suis allé courir tous les matins dans des rues disgracieuses, j'ai ingurgité des litres de boissons vitaminées... Mais je n'ai pu que constater que j'échouais de plus en plus souvent dans ma quête à remplir ce Graal sans fond. Je vieillissais, sans doute. Je ne pouvais plus me permettre les luxes d'une mini-jupe rose, ma santé mentale en devenait chancelante.
Il arrive que mes pensées me traînent, sans le prévoir, au pied de ce triste bâtiment. L'affreux restaurant n'existe plus. Alors il me faut, sans attendre, fermer fort les yeux, boucher mes oreilles et fuir sans me retourner. A chaque fenêtre de mes souvenirs, une Italienne fait des grands signes de ses bras, implorant un secours urgent.
Et sur mon âme tombe une neige intime de dentelles multicolores.
Elle
m'avait promis une surprise pour le début de la soirée, à condition que je la suive sans rien demander, sans poser de question et de lui obéir sans sourciller.
Dans ce petit village de vacance du nord de l'Italie il y a un campanile. Sais-tu ce qu'est un campanile petite Mademoiselle O ? C'est simplement un clocher qui ne se trouve pas accolé à l'église mais éloigné de quelques dizaines de mètres, comme une tour, séparé. Il y en a de célèbres, comme celui de Pise, que tu connais sûrement. En moins haut et moins penché, celui de ce village lui ressemble : même escalier en colimaçon qui le gravit par l'extérieur, même sentiment d'élévation, même éclairage nocturne sensuel et troublant...
Elle vivait à Paris mais elle était du lieu et je goûtais son délicieux accent depuis plusieurs mois déjà... L'endroit était désert. Elle m'avait dit de rester en bas. Elle était montée. La nuit commençait à tomber, je l'avais perdue de vue dans les dernières marches, puis j'avais deviné sa silhouette évanescente, parvenue tout en haut. Et tout avait alors commencé.
A l'heure exacte les lumières de la tour s'étaient embrasées toutes ensemble, comme des feux de la rampe, pour un spectacle bien réglé. Et elle m'était apparue, superbe, dans sa tenue légère, parcourant les balcons, disparaissant à chaque tour, puis réapparaissant, chaque fois un peu moins vêtue, ses sandales jetées par-dessus la rambarde au premier tour, puis sa chemise de lin qui flotta légèrement au gré de la brise. Au troisième tour sa jupe s'envolait dans un bruissement d'aile, au tour suivant son soutien-gorge, papillon de nuit, se posait délicatement dans les branches d'un vieux chêne ravi. Elle parcourait chaque étage d'un pas de déesse, toujours effrontée, le menton relevé, les hanches et les seins dansants au rythme de son défi.
Les choses se compliquèrent à l'étage suivant.
Elle était maintenant derrière la tour et j'attendais son apparition délicieuse quand un groupe de séminaristes en soutane entreprit l'ascension du campanile. Ils étaient quatre, jeunes, vigoureux, turbulents et joyeux. Je me mis à appréhender l'instant où elle surgirait, faisant tournoyer son ultime dentelle au-dessus de sa tête, stupéfaite et paniquée, sous leurs nez rougissants. L'idée de sa rencontre avec le groupe me terrifia d'abord, puis doucement me parut une agréable coïncidence, un imprévu qui pimentait son défi. Elle ferait peut-être moins la fière, je pourrais la consoler tendrement de ses frayeurs. Abuser un peu, peut-être...
Ils se sont croisés de l'autre côté, hors de ma vue. J'ai attendu un temps qui m'apparut atrocement interminable. Puis un à un, rouges et essoufflés, je vis les séminaristes titubants sortir de la pénombre de l'étage supérieur. Je les comptais, inquiet, un, deux, trois... puis un long trou noir. Ce n'est que bien après que le dernier parut enfin dans la lumière des projecteurs. Il serrait compulsivement dans sa main une sorte de voile aussi transparent et léger qu'une aube de religieuse, qu'une aile d'ange ou qu'un string de soie fine. A son visage auréolé, on aurait juré qu'il avait atteint une sorte de ciel inaccessible à la seule spiritualité...
Puis ma belle m'est enfin revenue, dans sa nudité candide, la mine boudeuse. Son front et l'intérieur de ses cuisses luisaient étrangement. Je l'ai enveloppée de mes bras, puis vêtue du pull ample qu'elle m'avait fait emporter. Dans l'herbe, je n'ai pu récupérer que ses sandales, tout le reste s'était envolé dans les cieux…
En la cajolant, je lui ai murmuré "pas de chance".
Elle m'a répondu dans un soupir "oui, d'habitude, ils sont plus nombreux".
Je pense à ma fille. Elle dort maintenant.
C'est pour elle que j'étudie le jour et que je garde ce parking la nuit.
Quand j'ai fait l'amour avec ce mec, c'était dans ma chambre d'étudiante, j'étais tellement consentante, j'étais tellement heureuse, tellement
amoureuse de son air d'enfant perdu sur un manège que j'ai même pas senti qu'il n'avait pas mis de préservatif, la deuxième fois qu'on faisait l'amour de cette nuit. La première fois c'est moi qui lui avait mis.
Et j'ai gagné la queue du Mickey.
On est tellement conditionnée que je n'ai pensé qu'au sida quand je m'en suis aperçu. C'était au matin. Ça coulait un peu d'entre mes cuisses, mais lui il avait disparu de moi.
J'ai pas mis longtemps à comprendre que ce n'était pas cela que j'avais attrapé.
Et puis j'ai voulu garder tout. Je ne sais pas pourquoi. Je l'aimais pour rien ce mec et j'ai du penser le prolonger un peu au travers de mon ventre. J'ai peut être regretté après, mais plus maintenant, non vraiment, elle illumine mon coeur de ses yeux... Seront-ils aveugles comme les miens ?
Elle ne lui ressemble même pas. Tant mieux, lui, je ne l'ai plus dans mon coeur. Le temps... Ça sert à ça le temps.
A la sortie du parking, il y avait un mec très mignon qui donnait l'air d'avoir perdu son ticket de manège et qui m'avait demandé comment faire. J'avais envie de lui dire que s'il voulait... je lui ouvrirai la frontière de mes désirs.
Et j'ai effleuré le bouton magique que j'ai là à ma disposition, et la barrière s'est redressée.
Alors, comme la voie était libre, il s'est engouffré... Et il a disparu.
La bonde résistait aux efforts d'extraction. Et la fille tentait en vain d'en agripper le caoutchouc bloqué par la pression de l'eau. Mais ses ongles
étaient bien trop ras, rongés presque jusqu'à la racine. Impossible de prendre prise. Elle aurait pu songer à paniquer, à perdre pied, mais elle n'en avait déjà plus
la force. Elle le savait. Même cela lui semblait à présent une épreuve. Elle était prête à se noyer, sereinement.
Assise dans le peu d'eau du fond de la baignoire, elle regardait sans haine, entre ses jambes ouvertes, la
valve coincée.
C'était le premier bain qu'elle prenait depuis déjà longtemps. Auparavant sa vitalité la portait plutôt à la douche. Froide. Mais elle était juste fatiguée maintenant. Alors elle s'était blottie comme une larve d'insecte au creux d'une flaque tiède qu'elle espérait douce et protectrice et qui la bercerait dans l'ailleurs où elle survivait maintenant, sans violence, sans souffrance.
Et puis il y eut un bruit visqueux, comme un baiser inabouti qui claquerait dans le vide et la bonde s'éjecta.
Aussitôt, l'eau en s'échappant, se mit à tournoyer autour de l'oeil du siphon dans un grincement de succion qu'elle ressentit obscène. Et il lui revint confusément, qu'enfant, cette plainte
impudique la troublait, parfois jusqu'à la terreur, au plus essentiel de son intimité. Elle en fut parcourue à nouveau de ce même frisson violent qui se muait peu à peu en une pulsion profonde
hachée de sanglots intolérables et, presque, ou souvent, en une sensation indécemment orgasmique. Elle tenta de s'extraire sensoriellement de cette réminiscence ambiguë, fermant les yeux,
obstruant ses oreilles, cessant toute respiration, toute pensée, tout contact à la réalité, essayant de se noyer dans ce qui lui restait du présent qu'elle vivait en passé. Mais quand elle revint
à la surface, elle vit alors, dans l'eau qui s'écoulait, ce mince filet de sang rouge qui s'échappait d'entre ses cuisses comme d'une blessure à sa vie, pour se vidanger par le siphon vers les
égouts maintenant débordant du village. Elles étaient donc revenues. Les indésirées. Et cette arrivée tardive trahissait ce qui lui restait d'espoir : une vie en elle, une survie,
le prolongement d'un être. De l'intérieur elle ressentit une pression sourde et posa à plat les mains sur son ventre. Elle attendit avec une patience naïve et dérisoire. Il lui fallait donc
encore un peu de temps pour perdre espoir.
C'était cela son ultime courage.
Il n'y eut pas d'autre coup de pied. Juste encore une onde d'angoisse semblable à la première. Alors seulement, elle se laissa glisser lentement à la résignation. Maintenant elle ne porterait plus que la solitude en elle. Dehors, l'incessante pluie d'automne redoubla furieusement. Et il pleuvait ainsi depuis bientôt longtemps.
Ce matin là de plusieurs jours avant, sous le pianissimo des premières pluies qui annonçaient l'octobre, il l'avait réveillée avec tendresse et malgré la fatigue des dernières nuits courtes de cette fin d'été sans vacances, ils avaient fait l'amour avec passion et aussi avec ce même désir d'avenir. Et ce fût bon comme une certitude. Puis, inévitablement, ils se séparèrent et, encore anéantie de lui elle roula sur sa hanche, scellant intimement ses cuisses pour mieux garder en elle l'espérance déposée. Elle s'apaisa. Il la regardait en silence, clignant seulement des yeux sur cette nouvelle tentative de vie, comme s'il pouvait ainsi, de ce seul mouvement d'âme, retenir et faire germer ce qu'il avait enfoui en elle.
On y arrivera, murmura t'elle, ou on recommencera jusqu'à y parvenir.
Puis elle se rendormit et il se contraint à quitter le parfum tiède de sa complicité. Elle n'entendit pas le feulement de la moto s'évanouissant au sommet du chemin, là où il longe le ravin du
ruisseau.
A peine quelques instants, et un choc diffus à l'abdomen la réveilla brusquement, l'extirpant sans ménagement de ses rêves de rondeur. Dans son
brouillard, elle en conçut un étrange et paradoxal sentiment. Elle sourit d'abord à sa puérile impatience à sentir déjà les soubresauts de vie en elle et se moqua tendrement de sa hâte au désir
de fécondité. Pourtant, par instinct, elle porta quand même ses mains sur son ventre plat, comme on impose un miracle. Mais presque aussitôt la pression devint douleur et une insupportable
angoisse envahit ses entrailles. Elle s'assit lentement sur le rebord du lit, cherchant d'un regard flou à distinguer une réalité encore indéchiffrable. La pluie maintenant cinglait violemment
la petite fenêtre à croisillon de la minuscule chambre. Elle se rappela que la maison serait devenue trop petite pour accueillir la vie désirée, se demandant si cela expliquait ce qui la
tenaillait avec brutalité. Suivant son corps, son esprit vacilla et elle tenta encore de s'agripper à ce présent incertain qui lui résistait, ses ongles bien trop courts pour qu'elle y trouve
prise. Puis, comme un baiser lointain, elle entendit l'écho d'un roulement qui sombrait chaotiquement vers un vide. Elle se leva avec précaution, s'approchant craintivement de la fenêtre et, à
présent, personne n'aurait pu séparer les larmes sur son visage de la pluie sur les carreaux. Plus loin, après le virage qui domine d'aplomb la gorge abrupte, en contre-bas, dans le peu d'eau
encore calme du ruisseau, malgré la pluie violente, il semblait presque se reposer de l'accumulation de ses nuits trop courtes, la tête posée sur un lit de rocher. Autour de lui l'eau
s'écoulait en succion grinçante, tournoyant sans pudeur en un siphon obscène. Dans la spirale de son flot, elle emportait mollement un mince filet de sang rouge qui se diluait progressivement
comme une volute d'âme qui s'évapore définitivement d'une blessure à la vie. Le moteur s'était tu.
Elle ferma les yeux en même temps que lui, et chacun, en ses paupières, scella cet instant qui ne s'écoulerait plus en tourbillon de vie. Et de cet amour même, profondément ancré en chacun d'eux, désormais, il ne survivrait rien. Pas même un autre espoir.
Elle est rentrée à cinq heures
du matin, presque deux nuits entières sans elle.
Je dormais, couché sur le dos, mais son pas a fait le bruit de quelqu'un qui essaye de ne pas faire de bruit. Il m'a réveillé. Je l'ai écoutée qui prenait une douche. Je n'ai pas bougé, elle s'est glissée nue dans le lit, elle avait les cheveux humides, elle ne les sèche jamais, ça éclaircit les rêves, dit-elle. Elle a mis son visage sur ma poitrine, je sais qu'elle aime ça et qu'elle sait que j'aime ça, elle a dit, c'est bien là qu'on est le mieux. J'ai senti les larmes envahir mes yeux. J'ai respiré lentement son odeur, puis je lui ai demandé, tu as envie de faire l'amour, elle a un peu bougé, elle a secoué doucement la tête et m'a dit, non merci monsieur, puis elle a eu l'air de s'effondrer limpidement dans un marasme ensommeillé.
Je n'ai pas pu me rendormir, au matin mon épaule était endolorie de son abandon cruel.
J'ai mis un temps infini à me dégager sans la réveiller. J'ai pris une douche, je suis revenu pour lui dire que je partais travailler. Elle dormait profondément, alors je l'ai regardée dans un instant paisible. J'ai vu qu'elle avait une paupière bleuie et le côté de la lèvre tuméfié, des restes de traces de sang séché sous les narines. Je suis parti en silence.
Maintenant il est bientôt minuit, je ne suis pas rentré, je ne l'ai pas appelée, je suis encore à me perdre dans mes angoisses. Et à la chercher dedans...
Je l'ai vue, je l'ai aimée de ce que je croyais être l'amour. Mais je sais maintenant que, si ce mot existe, c'est un mot insensé. Je n'étais pas aveugle à croire que ses pas ne
danseraient que pour moi, que ses chants n'envoûteraient que mon âme, que ses boucles ne se prendraient que dans mes doigts. Et d'autres le savaient aussi. Mais moi, je restais à dormir avec mes
Ours, et ils s'amoncelaient. Et dans mes rêves elle dansait, et j'en dansais dans mes propres rêves.
Jorginho nous sourit de toutes ses
dents en déballant son cadeau. Et elles sont blanches ses dents ! A quinze ans il est rayonnant de santé et dans la pleine vigueur de son adolescence. Il est bientôt plus grand que moi ! Et
chaque fois que je le retrouve, il est plus grand encore. De quatre centimètres cette année, m'avait écrit sa mère.
A vrai dire, je suis presque jaloux de sa santé. La mienne, malgré tous les progrès de la science occidentale est bien piteuse à côté de la sienne. Lui qui, de sa vie, n'a vu qu'une seule fois un médecin !
Jorginho vit avec sa mère, Maria de Céu, et ses deux petites sœurs, Luzia et Mirita dans le petit village de Bailundo, à environ deux cent cinquante kilomètres au sud-est de Luanda. Comme chaque Noël, depuis six ans maintenant, avec ma compagne, nous abandonnons Lisbonne à ses fêtes sans neige pour passer quelques jours avec Jorginho, sa mère et ses deux petites sœurs au soleil d'Angola. Et nous venons avec quelques cadeaux en remerciement.
A trente ans, Maria de Céu est encore jeune et belle malgré les épreuves. Nous lui avons apporté un parfum français et quelques outils pour retourner le jardin qui nourrit la petite famille. Luzia travaille très bien à l'école. Nous avons amené pour elle des romans d'Antonio Lobo Antunes et, comme elle est adroite des ses mains, des coupons de tissus vert et jaune et tout un nécessaire de couture. Elle vêtira toute la famille de ses doigts de fée. Mirita est encore bien petite. Elle joue toujours à la poupée mais s'occupe avec attention des poules et des lapins. Elle aura une petite dînette en aluminium et une paire de bottes en caoutchouc.
Jorginho, l'homme de la famille maintenant que la guerre est finie, garde les chèvres et leurs cabris dans la colline derrière la petite baraque de terre, de tôles et de branches qui bruisse à présent des rires de tout notre petit monde joyeux de retrouvailles.
Il y a dix ans à peine, tous les jours, de bonne heure, il poussait, avec Hachipo son père, leur petit troupeau sur le sentier vers la prairie des collines. A présent, nous suivons ensemble ce chemin, chaque matin tranquille de notre séjour. Mais je ne peux pas le porter comme le faisait son père alors. Il est tellement grand maintenant. Il a grandit de vingt-deux centimètres depuis que je le connais.
Et puis ce cabri s'est échappé et Hachipo, Jorginho sur les épaules, a voulu le rattraper dans les épineux. La mine a explosé.
Dans une boîte en carton que nous ramenons chaque année d'Europe, il y a la nouvelle prothèse de Jorginho. Il grandit tellement vite. Mais une jambe de bois ça ne grandit pas.
Même sur le chemin de la paix.
Je n'arrive
pas à croire en Dieu. Je n'arrive pas à me convaincre de croire en Dieu. Mais je crois à la sincérité de ceux qui apprennent un chemin dans une spiritualité inspirée - pourquoi pas ? - d'un Dieu.
Je crois ainsi en la prière. Que chacun la fasse à sa manière vers le Dieu qu'il entend, qui l'entend, choisi parmi ceux qui restent encore, ceux qui ne sont pas morts.
Pour ma part les prières que j'adresse me sont destinées. Non pas que je me prenne pour Dieu ou une sorte de Dieu, mais plutôt parce que je pense être le mieux placé ou du moins le plus disponible pour m'écouter, voire m'exausser : je te prie d'être courageux, je te prie de te lever et de marcher… Et voilà que le miracle s'accomplit, je cesse de rêver, me lève, marche et me rends jusqu'à mon bureau où m'attend si ce n'est la vie éternelle, du moins le directeur du personnel…
cochonneries, tu crois que je ne le savais pas que tu regardais ces filles dévergondées à la télévision dès que j'avais le pied dehors pour aller chez madame Mendonça faire les commissions et
ramener de quoi préparer ton repas ? Tu crois que c'est facile à mon âge de monter toutes ces marches avec le cabas à provisions pendant que toi tu te prélasses sur le canapé du salon à mater des
filles débauchées qui te font des clins d'œil racoleurs et qui se déhanchent en petite culotte avec leur numéro d'appel écrit en gros sur l'écran ? Encore une chance que cet imbécile d'employé du
téléphone passe ses journées à jouer aux cartes au café au lieu de réparer les fils qui doivent bien être coupés quelque part sinon, pour sûr, tu aurais fini par inviter une de ces petites
vicieuses à la maison.
É a minha primeira vez, a minha primeira noite de arraial, talvez a última, não sei, mas sei que vou sabê-lo.
"Algodão doce para os meninos e as meninas!" Frente ao vendedor de algodão doce com o sotaque áspero do Porto, na barraca de tiro, alinhados, os ursos de pelúcia primeiro, os balões multicolores, depois eu, uma das doze, vestida de panos amarelos como os meus cabelos, os braços pálidos, o sorriso fixo, o rosto lívido, as faces e a boca vermelhas como uma boneca de verdade, algumas mais bonitas em tule multicolore salpicado de lantejoulas, bonecas para escolher, apontar, sacar. Tremo um pouco na ponta do fio ao ver um russo alto e um baixote moreno alentejano que me olham insistentemente.
- Escolheste a tua boneca, Zeca?
- A de cabeça amarela. Escolheste a tua?
- A mesma.
- És mesmo um brincalhão, Mané. Sempre a meteres-te comigo. Felizmente somos amigos, caso contrário tinha-te tratado da saúde por causa do que fizeste com a Maria da Graça. E pensar que te fazias a ela no intervalo do Benfica - Sporting enquanto que o imbecil que está a falar contigo ia buscar três cervejas na mercearia em baixo porque o teu frigorífico estava vazio.
- Deixa-te disso, só queria assegurar-me de que iria fazer-te feliz e pelos meus olhos que a terra há-de comer, ainda é mais bonita desde que está grávida do teu último.
- Ai as bonecas, basta apontar como deve ser e zás, sacada está a boneca, troça o ruivo.
Porque queriam-me eles tanto? De todas sou a mais feia. Nem posso fechar os meus olhos de pálpebras estarrecidas. E não sinto vontade nenhuma de lhes suscitar pena, então invento-me um coração alegre e livre já que é a minha primeira festa e que não há coração para levar-me a galope. Para onde aliás? Não sei. Estou cá para ser sacada.
- E se te matassem? murmura a boneca pendurada á minha direita.
Se me matam, não tem importância alguma. Outra ficará no meu lugar na próxima noite. Já a entrevi quando me tiraram da minha caixa. Uma rapariga de porcelana com os cabelos de seda azul, não uma magra com joelhos grossos e seios pequenininhos como os meus.
O ruivo aponta para mim, um olho franzido, o outro pregado no meu pescoço.
- De toda a maneira só posso ter essa, as outras são bem bonitas mas demasiado caras.
- Está bem, saca-a primeiro. Se falhares é a minha vez.
- Vou apontar só um pouco por cima da linha entre o pescoço e o ombro para cortar o fio que a prenda à sua caixinha.
Espero. Tenho os cotovelos apertados no meu corpo, os antebraços estendidos, os olhos meio fechados, a boca um pouco entreaberta. O tiro não vem.
- Vou antes apontar para à da direita. Essa é demasiado amarela.
O estalido seco e breve me ensurdece. Ao meu lado, nenhum roçar de pano. Quem está a cair sou eu. Não senti vir o tiro.
La voiture du senhor João Caetano Ribeiro da Silva Morais dos Santos n'a jamais démarré du premier coup. Elle n'a jamais démarré du second non plus. En tout cas depuis quatorze ans que je la vois stationnée dans la petite cour pavée de calcaire blanc du bas de notre immeuble délabré, je n'ai jamais entendu le son de son moteur.
Le senhor João n'a sans doute pas plus que cela le goût des couloirs ministériels mais il doit bien faire vivre sa famille, Alda son épouse, Amália et Anália ses jumelles adolescentes et comme, il faut le dire, sa fonction ne lui cause pas de surmenage intense il peut, une fois chez lui, se consacrer à son passe-temps favori : encaustiquer son automobile.
Ce n'est pas une automobile luxueuse, tout au plus pourrait-elle véhiculer étroitement jusqu'à la plage de Carcavelos, c'est un lieu modeste, sa silencieuse femme et ses filles qui doivent certainement être bien mignonnes en maillot de bain - je les entrevois parfois furtivement en petite culotte, aussi belles que leur mère, parce que la fenêtre de leur chambre est à gauche de la mienne, sur le côté de la cour - en plus du parasol, du panier à provisions, des bouteilles et du brasero pour les sardines. C'est que nous sommes déjà en avril, et avril au Portugal…
Ce n'est pas une
automobile luxueuse mais, de tout l'immeuble, il est le seul à en posséder une. Moi, par exemple, qui gagne ma vie en faisant quelques piges policées pour les journaux autorisés je n'aurais pas
les moyens d'en posséder une, et pourtant, bien qu'à peu près de l'âge du senhor João, je n'ai pas de charge de famille.
Je ne me rends pas souvent au café mais j'y ai de bons amis qui m'accueillent chaleureusement et nous nous disputons avec véhémence parce que je supporte "Le" Fotebal Clube do Porto et eux "Le" Benfica. Nous ne parlons jamais d'autres choses, et surtout pas à voix basse.
Le senhor João y vient invariablement tous les soirs, quand il a terminé de briquer ses enjoliveurs. Mais il ne dit mot. Il boit silencieusement et solitairement une unique cerveja, puis rentre à vingt-trois heures précises. Quand je ne viens pas au café c'est qu'Alda m'a rejoint dans ma chambre en prétextant une course, pendant que les jumelles délurées font semblant de repasser leurs leçons en fumant à la fenêtre des cigarettes bout-filtre et en écoutant des chansons américaines sur leur tourne-disques.
Ce matin, j'ai entendu sur Rádio Renascença, "Grândola, vila morena, Grândola, ville brune". Rádio Renascença est une radio catholique. Ce n'est pas que je sois pratiquant, ni même que je possède une radio, mais les cloisons de l'immeuble son tellement minces que j'entends distinctement le programme qu'écoute senhora Mendonça ma voisine, tendre et vieille veuve un peu bigote mais généreuse et plutôt d'une tolérance discrète envers mes propres débordements. Il faut dire qu'elle a vécu sa jeunesse à Rio.
Et puis, un peu sourde, elle a monté le son quand un speaker d'occasion a invité fermement dans des crachotements électriques à ce que chacun garde son calme et reste chez soi. Tout le monde a tout de suite compris et certains plus vite que les autres car le senhor João a dévalé quatre à quatre les escaliers bruyants et a tenté de faire démarrer son auto à grands coups de manivelle. J'ai eu beau lui crier par la fenêtre "Senhor João, ils disent de ne pas sortir…", il a traversé le porche à toutes jambes, bondissant comme un lapin des collines d'Alentejo.
On a frappé à ma porte. C'était Alda, pâle comme une lune, blottissant ses deux filles hagardes. Elle m'a regardé sans regard.
Je suis allé, au soir tombant, me mêler à la liesse populaire du Rossio, j'ai entendu que la PIDE, la Police d'Intervention et de Défense de l'État, avait tiré et que six morts avaient été dénombrés et qu'elle s'était finalement rendue au Mouvement des Forces Armées et qu'à présent la chasse aux délateurs commençait. Les capitaines du printemps des œillets n'avaient pas usé d'une seule balle. Une révolution douce. Une douce révolution.
Je suis rentré au matin un peu ivre d'un présent nouveau à vivre maintenant. Quatre hommes excités et armés tambourinaient furieusement la porte du senhor João Caetano Ribeiro da Silva Morais dos Santos.
Alda et ses filles sont en sécurité dans ma chambre. Elles y dorment paisiblement. Je me suis penché par la fenêtre. J'ai pensé qu'il faudrait peut être que je passe une peau de chamois sur les chromes de la voiture du senhor João. J'ai regardé Alda et les filles. Non. Il va sûrement rentrer.
Ne serait-ce que pour son automobile.
Traduction d'Ethy'.
O carro do senhor João Caetano Ribeiro da Silva Morais dos Santos nunca arrancou à primeira. Nem nunca
arrancou à segunda. Em todo o caso, em catorze anos que a vejo estacionada no pequeno pátio de pavimento de calcário branco por baixo do nosso prédio deteriorado, nunca ouvi o som do seu
motor.
O senhor João Caetano Ribeiro da Silva Morais dos Santos que daqui adiante chamarei de João, porque conheço-o bem, é oficial de diligências no Ministério das Finanças, ou seja, abre e fecha a porta das salas de reunião depois de ter verificado que o número de cadeiras efectivas estava adequado. É prova que está à par das finanças mas também dos Negócios Estrangeiros e Interiores, porque sua Excelência, o nosso Presidente do Conselho, o Grande Homem, acumulava estas funções como deve ser para dirigir um país que se bem pobre a nível da população, é rico em política. Acumulava, porque de momento, já não se sente muito bem.
O senhor João certamente não gosta tanto assim dos corredores ministeriais mas bem tem de
fazer viver a sua família, a Alda, sua esposa, Amália e Anália, as suas gémeas adolescentes e como, a bem dizer, a sua função não lhe causa um cansaço extremo, uma vez chegado à casa, sempre pode
consagrar-se ao seu passa tempo favorito: encerar o seu automóvel.
Não é um automóvel luxuoso e mal consegue alcançar a praia de Carcavelos que é um lugar modesto, levando a sua esposa calada e as suas filhas que certamente devem ser muito giras em fato de banho - por vezes, vislumbro-as furtivamente vestidas de calcinhas, tão belas quanto a sua mãe, porque a janela do seu quarto está à esquerda da minha, do lado do pátio - para além do pára-sol, do cesto com petiscos, das garrafas e do braseiro para as sardinhas. É que já estamos em Abril, e Abril em Portugal...
Não é um automóvel luxuoso mas de todo o prédio, é o único a ter um. Eu por exemplo, que ganho a minha vida escrevendo alguns artigos vigiados para os jornais autorizados, não teria os meios para ter um, e no entanto, se bem que tenho mais ou menos a mesma idade que o senhor João, não tenho família para sustentar.
Não vou muitas vezes ao café, mas lá tenho bons amigos que me recebem calorosamente e discutimos veementemente porque sou do Porto e eles do Benfica. Nunca falamos noutra coisa, e sobretudo, não em voz baixa.
O senhor João lá vai invariavelmente todas as noites depois de acabar de esfregar os tampões das rodas. Mas não diz nada que seja. Bebe silenciosa e solitariamente uma única cerveja, depois volta à casa às vinte e três horas em ponto. Quando não vou ao café, é que a Alda foi ter comigo ao meu quarto sob pretexto de uma compra, enquanto as gémeas atrevidas fingem fazer os trabalhos de casa, fumando na janela cigarros de filtro e ouvindo canções americanas no seu gira-discos.
Hoje de manhã, ouvi na Rádio Renascença, “Grândola, vila morena”. A Rádio Renascença é uma emissora católica. Não é que eu seja praticante e nem rádio tenho mas as paredes do prédio são tão fininhas que ouço distintamente o programa que ouve a senhora Mendonça, minha vizinha, uma viúva meiga e velha, um pouco beata mas generosa e antes discretamente tolerante para com os meus próprios excessos. Devo dizer que viveu a sua mocidade no Rio. Então, um pouco surda, subiu o som quando um locutor imprevisto, a voz abafada por um crepitar eléctrico, convidou firmemente todos a permanecerem calmos e a ficar em casa. Todos entenderam de imediato e alguns mais depressa que outros, porque o senhor João desceu a correr as escadas ruidosas e tentou fazer arrancar o seu carro com grandes maniveladas. De nada serviu gritar-lhe pela janela: “Senhor João, dizem para não sair de casa...”, atravessou o pórtico correndo, saltando que nem um coelho das colinas do Alentejo.
Bateram-me à porta. Era a Alda, pálida como uma lua, aninhando as suas duas filhas desvairadas. Olhou-me sem olhar.
Ao cair da noite, fui misturar-me à alegria do povo no Rossio, ouvi que a PIDE tinha atirado e que houve seis mortos e que finalmente se tinham entregue ao Movimento das Forças Armadas e que agora começava a caça aos delatores. Os capitães de Abril da Revolução dos Cravos não tinham usado uma bala que fosse. Uma revolução branda. Uma branda revolução.
Voltei à casa de manhã, um pouco embriagado de um presente novo a viver agora. Quatro homens excitados e armados batiam furiosamente à porta do senhor João Caetano Ribeiro da Silva Morais dos Santos.
Alda e as suas filhas estão em segurança
no meu quarto onde dormem sossegadamente. Debrucei-me na janela. Pensei que talvez devesse passar uma pele de camurça nos cromos do carro do senhor João. Olhei para a Alda e as moças. Não.
Certamente que voltará à casa.
Nem que seja pelo seu automóvel.
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