Jorginho nous sourit de toutes ses
dents en déballant son cadeau. Et elles sont blanches ses dents ! A quinze ans il est rayonnant de santé et dans la pleine vigueur de son adolescence. Il est bientôt plus grand que moi ! Et
chaque fois que je le retrouve, il est plus grand encore. De quatre centimètres cette année, m'avait écrit sa mère.
A vrai dire, je suis presque jaloux de sa santé. La mienne, malgré tous les progrès de la science occidentale est bien piteuse à côté de la sienne. Lui qui, de sa vie, n'a vu qu'une seule fois un médecin !
Jorginho vit avec sa mère, Maria de Céu, et ses deux petites sœurs, Luzia et Mirita dans le petit village de Bailundo, à environ deux cent cinquante kilomètres au sud-est de Luanda. Comme chaque Noël, depuis six ans maintenant, avec ma compagne, nous abandonnons Lisbonne à ses fêtes sans neige pour passer quelques jours avec Jorginho, sa mère et ses deux petites sœurs au soleil d'Angola. Et nous venons avec quelques cadeaux en remerciement.
A trente ans, Maria de Céu est encore jeune et belle malgré les épreuves. Nous lui avons apporté un parfum français et quelques outils pour retourner le jardin qui nourrit la petite famille. Luzia travaille très bien à l'école. Nous avons amené pour elle des romans d'Antonio Lobo Antunes et, comme elle est adroite des ses mains, des coupons de tissus vert et jaune et tout un nécessaire de couture. Elle vêtira toute la famille de ses doigts de fée. Mirita est encore bien petite. Elle joue toujours à la poupée mais s'occupe avec attention des poules et des lapins. Elle aura une petite dînette en aluminium et une paire de bottes en caoutchouc.
Jorginho, l'homme de la famille maintenant que la guerre est finie, garde les chèvres et leurs cabris dans la colline derrière la petite baraque de terre, de tôles et de branches qui bruisse à présent des rires de tout notre petit monde joyeux de retrouvailles.
Il y a dix ans à peine, tous les jours, de bonne heure, il poussait, avec Hachipo son père, leur petit troupeau sur le sentier vers la prairie des collines. A présent, nous suivons ensemble ce chemin, chaque matin tranquille de notre séjour. Mais je ne peux pas le porter comme le faisait son père alors. Il est tellement grand maintenant. Il a grandit de vingt-deux centimètres depuis que je le connais.
Et puis ce cabri s'est échappé et Hachipo, Jorginho sur les épaules, a voulu le rattraper dans les épineux. La mine a explosé.
Dans une boîte en carton que nous ramenons chaque année d'Europe, il y a la nouvelle prothèse de Jorginho. Il grandit tellement vite. Mais une jambe de bois ça ne grandit pas.
Même sur le chemin de la paix.
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