Cancanages récents

Du temps que j'étais montreur d'Ours, Monsieur, il y avait cette gitane qui dansait jambes nues sur le pavé des places. Son nom, si je ne l'ai jamais su, s'est effiloché dans les brumes de mon temps à présent écoulé. Ou peut-être s'est-il dissout dans l'amertume de mes renoncements. Mais quand sait-on qu'un remords va poindre ? Moi j'étais sincère, du moins de cette sincérité qui me faisait croire fier, libre, digne et sans doute, je ne me rappelle plus, Homme. Mais les saisons passant, de ma vie il ne reste plus que la trame, les détails ont fané, je les distingue à peine. Et les hommes et les âmes ont changé et je sais maintenant que je ne valais pas plus que l'insoluble écoulement du temps qui me laissait fuir d'entre ses nasses, comme quelque grain de sable, comblant de vacuité ma propre peine.
Voilà, c'est cela, le temps m'a donné du sable, et ma vie s'est payée de ce sable, une monnaie équivalente à tous, qui s'est amoncelé inévitablement pour former ce monticule, d'abord imperceptible, puis qui est devenu mon refuge et qui maintenant m'ensevelit.
Du grincement aigu de sa crécelle, du battement sourd de son tambourin, de la plainte lente de sa mélodie il ne me reste bientôt plus que l'illusion d'une musique.
De ses longues boucles brunes qui dévalaient sur ses épaules nues, de son calicot blanc, de sa large jupe de sang rouge et de ses pas de danse infiniment graciles, il ne me reste bientôt plus qu'un instant, et pourtant bien plus que tout ce temps à vivre après.
Esmeralda.jpgJe l'ai vue, je l'ai aimée de ce que je croyais être l'amour. Mais je sais maintenant que, si ce mot existe, c'est un mot insensé. Je n'étais pas aveugle à croire que ses pas ne danseraient que pour moi, que ses chants n'envoûteraient que mon âme, que ses boucles ne se prendraient que dans mes doigts. Et d'autres le savaient aussi. Mais moi, je restais à dormir avec mes Ours, et ils s'amoncelaient. Et dans mes rêves elle dansait, et j'en dansais dans mes propres rêves.
Ils sont venus avec leurs croix tendues, et mes Ours en furent effrayés.
Ils l'on prise, ils l'ont battue parce qu'elle ne marchait pas à leur goût, parce qu'elle était putain, parce qu'elle était gitane, parce qu'elle était femme, parce qu'elle était libre.
Aux premières violences sa chemise s'est ouverte, aux secondes sa robe s'est déchirée, aux suivantes sa tempe a saigné, et puis elle est tombée.
Ils l'ont traînée, ils l'ont déshabillée, ils l'ont retournée et puis ils l'ont souillée. Pas un instant ses yeux n'ont supplié une grâce, une pitié, une aumône d'humanité. Et quand chacun eut assouvi son infâme besognement, ils la laissèrent là, saignante, sur le pavé où l'on danse. La lumière infime de la lune les a éteints lentement qui s'estompaient déjà, rajustant leurs brais dans les insultes, les ricanements et les crachats.
Elle, la Lune, ma Lune, déesse des gitanes et des acrobates, là haut perchée et qui nous protège depuis si longtemps, n'avait pas, un seul instant, frémi dans son regard. Alors, moi, le saltimbanque, le marionnettiste, que fallait-il que je fasse ? Que je réveille mes Ours peureux des hommes, pour m'aider à la secourir ? Que je tire les ficelles de mes fragiles Marionnettes pour les bastonner ? Ne riez pas ! Ou alors riez de moi, du moins que moi, de ce que je suis, de ce que je suis si peu. Quelle est la dimension du courage ? Quelle est la dimension de l'amour ? Quelle est la dimension de ma honte ?
Je me suis approché d'elle avec un petit gobelet de fer à moitié rempli de l'alcool promis à mes Ours et du fardeau de plomb de mon âme sans âme, gravée de lâcheté. Elle a relevé le visage, sa bouche saignait, elle m'a souri de l'eau de ses yeux que seules les femmes fragiles, toutes les femmes, savent donner.
Elle a trempé ses lèvres douloureuses, dans une grimace. Et puis le plus vieux de mes Ours, parcouru d'un cauchemar, a agité ses sonnailles et elle a ri à les entendre. Voilà les hommes, m'a-t-elle dit, et leur secours. Ce qui m'est arrivé m'arrivera. C'est ma vie de gitane, de femme et de danseuse. Puis elle a rajusté ses habits, rassemblé son baluchon, et les pieds nus, traversé la place, comme on passe un autre jour de sa vie. Elle s'est retournée, un instant, comme pour un signe, puis elle a disparu.
Du temps que j'étais montreur d'Ours, Monsieur, il y avait cette gitane qui dansait jambes nues sur le pavé des places. Au matin des serviteurs ont nettoyé le sang des pierres. J'ai réveillé mes Ours, chargé mes Marionnettes, et nous avons marché. Ma route ce jour là, je le savais, devait être plus longue qu'à l'habitude, jusqu'au seuil d'aujourd'hui.
Et je vous connais bien, Monsieur, vous avez été longtemps mon triste compagnon. Maintenant il est tard, prenez mes Ours par leur anneau de rêve, prenez mes Marionnettes par leur vie de ficelle et laissez moi partir enfin en paix. Je suis un vieil homme à présent, à l'avenir usé. Laissez-m'en finir de mon remords.
par Minuitdixhuit
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