Je n'arrive
pas à croire en Dieu. Je n'arrive pas à me convaincre de croire en Dieu. Mais je crois à la sincérité de ceux qui apprennent un chemin dans une spiritualité inspirée - pourquoi pas ? - d'un Dieu.
Je crois ainsi en la prière. Que chacun la fasse à sa manière vers le Dieu qu'il entend, qui l'entend, choisi parmi ceux qui restent encore, ceux qui ne sont pas morts.
Pour ma part les prières que j'adresse me sont destinées. Non pas que je me prenne pour Dieu ou une sorte de Dieu, mais plutôt parce que je pense être le mieux placé
ou du moins le plus disponible pour m'écouter, voire m'exausser : je te prie d'être courageux, je te prie de te lever et de marcher… Et voilà que le miracle s'accomplit, je cesse de rêver, me
lève, marche et me rends jusqu'à mon bureau où m'attend si ce n'est la vie éternelle, du moins le directeur du personnel…
J'en étais là de mes réflexions, déambulant à l'heure du déjeuner, sur le parvis de cet immense centre d'entreprises cerné d'imposants buildings et parcouru par les
grandes enjambées des bataillons de businessmen cravatés et uniformément pressés, par les menus trottinements des gynécées de secrétaires de direction parfumées et uniformément sexy et par les
nonchalantes migrations des troupeaux de touristes en bermuda et uniformément perdus quand je fus soudainement surpris par une étrange cérémonie : sommairement assis sur les rudes degrés de
granit gris d'un monumental escalier, un homme robuste et jeune, mais je le distinguais encore mal, semblait abandonné dans une prière intense. Je m'immobilisais pour l'observer discrètement tant
sa foi apparaissait profonde. Il était vêtu d'une tunique et d'une toque vert et rouge et d'une sorte de sarouel des mêmes couleurs, à la manière du Vaudou haïtien ou de la Macumba angolaise. Il
avait porté ses mains en conque sur ses oreilles comme pour s'abstraire du monde temporel comme le font les mahométans des îles Moluques. Son front hochait rythmiquement, sans doute quémandant un
grand pardon, tel un israélite au Mur des Lamentations. Ses lèvres moitié closes psalmodiaient par instant une prière qui, bien qu'incompréhensible, me suggérait celle des moines bouddhiques du
monastère de Kopan. Ses yeux tournés vers le ciel semblaient, en roulant, implorer une grâce divine dans une extase me rappelant la piété des regards des religieuses de sainte Thérèse de l'Enfant
Jésus. Devant lui, quelques boîtes aux couleurs multicolores étaient disposées sans doute en offrande à Shiva, Parvati ou Ganesh. Je restais fasciné par tant de spiritualité. Etonné également par
l'indifférence de tous ces passants qui traversaient le cercle de son aura sans même porter ne serait-ce qu'un regard sur lui, comme s'il n'existait pas à leurs yeux, comme s'il était immatériel
et je me surpris soudainement à comprendre que par une volonté que j'imaginais céleste, peut-être extra-terrestre, voire divine, j'étais le seul à le percevoir. C'est donc avec la plus grande
prudence et la plus grande humilité que je mis le pied dans son espace d'inclusion spirituelle. Sans me voir, l'homme se releva lentement, sans doute sa prière avait-elle abouti. Debout, il
dégagea ses oreilles pour réapparaître au monde. Du pouce il pressa le bouton rouge du téléphone portable qu'il tenait dans sa main droite et qu'il rangea dans sa poche puis se pencha pour
ramasser les boîtes. Sur son dos était écrit en lettres dorées "Universal Pizza". Il reprit sa marche d'un pas assuré.
Il avait appris le chemin.
par Minuitdixhuit
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