Elle
m'avait promis une surprise pour le début de la soirée, à condition que je la suive sans rien demander, sans poser de question et de lui obéir sans sourciller.
Dans ce petit village de vacance du nord de l'Italie il y a un campanile. Sais-tu ce qu'est un campanile petite Mademoiselle O ? C'est simplement un clocher qui ne se trouve pas accolé à l'église mais éloigné de quelques dizaines de mètres, comme une tour, séparé. Il y en a de célèbres, comme celui de Pise, que tu connais sûrement. En moins haut et moins penché, celui de ce village lui ressemble : même escalier en colimaçon qui le gravit par l'extérieur, même sentiment d'élévation, même éclairage nocturne sensuel et troublant...
Elle vivait à Paris mais elle était du lieu et je goûtais son délicieux accent depuis plusieurs mois déjà... L'endroit était désert. Elle m'avait dit de rester en bas. Elle était montée. La nuit commençait à tomber, je l'avais perdue de vue dans les dernières marches, puis j'avais deviné sa silhouette évanescente, parvenue tout en haut. Et tout avait alors commencé.
A l'heure exacte les lumières de la tour s'étaient embrasées toutes ensemble, comme des feux de la rampe, pour un spectacle bien réglé. Et elle m'était apparue, superbe, dans sa tenue légère, parcourant les balcons, disparaissant à chaque tour, puis réapparaissant, chaque fois un peu moins vêtue, ses sandales jetées par-dessus la rambarde au premier tour, puis sa chemise de lin qui flotta légèrement au gré de la brise. Au troisième tour sa jupe s'envolait dans un bruissement d'aile, au tour suivant son soutien-gorge, papillon de nuit, se posait délicatement dans les branches d'un vieux chêne ravi. Elle parcourait chaque étage d'un pas de déesse, toujours effrontée, le menton relevé, les hanches et les seins dansants au rythme de son défi.
Les choses se compliquèrent à l'étage suivant.
Elle était maintenant derrière la tour et j'attendais son apparition délicieuse quand un groupe de séminaristes en soutane entreprit l'ascension du campanile. Ils étaient quatre, jeunes, vigoureux, turbulents et joyeux. Je me mis à appréhender l'instant où elle surgirait, faisant tournoyer son ultime dentelle au-dessus de sa tête, stupéfaite et paniquée, sous leurs nez rougissants. L'idée de sa rencontre avec le groupe me terrifia d'abord, puis doucement me parut une agréable coïncidence, un imprévu qui pimentait son défi. Elle ferait peut-être moins la fière, je pourrais la consoler tendrement de ses frayeurs. Abuser un peu, peut-être...
Ils se sont croisés de l'autre côté, hors de ma vue. J'ai attendu un temps qui m'apparut atrocement interminable. Puis un à un, rouges et essoufflés, je vis les séminaristes titubants sortir de la pénombre de l'étage supérieur. Je les comptais, inquiet, un, deux, trois... puis un long trou noir. Ce n'est que bien après que le dernier parut enfin dans la lumière des projecteurs. Il serrait compulsivement dans sa main une sorte de voile aussi transparent et léger qu'une aube de religieuse, qu'une aile d'ange ou qu'un string de soie fine. A son visage auréolé, on aurait juré qu'il avait atteint une sorte de ciel inaccessible à la seule spiritualité...
Puis ma belle m'est enfin revenue, dans sa nudité candide, la mine boudeuse. Son front et l'intérieur de ses cuisses luisaient étrangement. Je l'ai enveloppée de mes bras, puis vêtue du pull ample qu'elle m'avait fait emporter. Dans l'herbe, je n'ai pu récupérer que ses sandales, tout le reste s'était envolé dans les cieux…
En la cajolant, je lui ai murmuré "pas de chance".
Elle m'a répondu dans un soupir "oui, d'habitude, ils sont plus nombreux".
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