Cancanages récents

La bonde résistait aux efforts d'extraction. Et la fille tentait en vain d'en agripper le caoutchouc bloqué par la pression de l'eau. Mais ses ongles étaient bien trop ras, rongés presque jusqu'à la racine. Impossible de prendre prise. Elle aurait pu songer à paniquer, à perdre pied, mais elle n'en avait déjà plus la force. Elle le savait. Même cela lui semblait à présent une épreuve. Elle était prête à se noyer, sereinement.   

Assise dans le peu d'eau du fond de la baignoire, elle regardait sans haine, entre ses jambes ouvertes, laBonde-copier.jpg valve coincée.

C'était le premier bain qu'elle prenait depuis déjà longtemps. Auparavant sa vitalité la portait plutôt à la douche. Froide. Mais elle était juste fatiguée maintenant. Alors elle s'était blottie comme une larve d'insecte au creux d'une flaque tiède qu'elle espérait douce et protectrice et qui la bercerait dans l'ailleurs où elle survivait maintenant, sans violence, sans souffrance. 

Et puis il y eut un bruit visqueux, comme un baiser inabouti qui claquerait dans le vide et la bonde s'éjecta. Aussitôt, l'eau en s'échappant, se mit à tournoyer autour de l'oeil du siphon dans un grincement de succion qu'elle ressentit obscène. Et il lui revint confusément, qu'enfant, cette plainte impudique la troublait, parfois jusqu'à la terreur, au plus essentiel de son intimité. Elle en fut parcourue à nouveau de ce même frisson violent qui se muait peu à peu en une pulsion profonde hachée de sanglots intolérables et, presque, ou souvent, en une sensation indécemment orgasmique. Elle tenta de s'extraire sensoriellement de cette réminiscence ambiguë, fermant les yeux, obstruant ses oreilles, cessant toute respiration, toute pensée, tout contact à la réalité, essayant de se noyer dans ce qui lui restait du présent qu'elle vivait en passé. Mais quand elle revint à la surface, elle vit alors, dans l'eau qui s'écoulait, ce mince filet de sang rouge qui s'échappait d'entre ses cuisses comme d'une blessure à sa vie, pour se vidanger par le siphon vers les égouts maintenant débordant du village. Elles étaient donc revenues. Les indésirées. Et cette arrivée tardive trahissait ce qui lui restait d'espoir : une vie en elle, une survie, le prolongement d'un être. De l'intérieur elle ressentit une pression sourde et posa à plat les mains sur son ventre. Elle attendit avec une patience naïve et dérisoire. Il lui fallait donc encore un peu de temps pour perdre espoir.
C'était cela son ultime courage.
 

Il n'y eut pas d'autre coup de pied. Juste encore une onde d'angoisse semblable à la première. Alors seulement, elle se laissa glisser lentement à la résignation. Maintenant elle ne porterait plus que la solitude en elle. Dehors, l'incessante pluie d'automne redoubla furieusement. Et il pleuvait ainsi depuis bientôt longtemps. 

Ce matin là de plusieurs jours avant, sous le pianissimo des premières pluies qui annonçaient l'octobre, il l'avait réveillée avec tendresse et malgré la fatigue des dernières nuits courtes de cette fin d'été sans vacances, ils avaient fait l'amour avec passion et aussi avec ce même désir d'avenir. Et ce fût bon comme une certitude. Puis, inévitablement, ils se séparèrent et, encore anéantie de lui elle roula sur sa hanche, scellant intimement ses cuisses pour mieux garder en elle l'espérance déposée. Elle s'apaisa. Il la regardait en silence, clignant seulement des yeux sur cette nouvelle tentative de vie, comme s'il pouvait ainsi, de ce seul mouvement d'âme, retenir et faire germer ce qu'il avait enfoui en elle.

On y arrivera, murmura t'elle, ou on recommencera jusqu'à y parvenir.
Puis elle se rendormit et il se contraint à quitter le parfum tiède de sa complicité. Elle n'entendit pas le feulement de la moto s'évanouissant au sommet du chemin, là où il longe le ravin du ruisseau.  

A peine quelques instants, et un choc diffus à l'abdomen la réveilla brusquement, l'extirpant sans ménagement de ses rêves de rondeur. Dans son brouillard, elle en conçut un étrange et paradoxal sentiment. Elle sourit d'abord à sa puérile impatience à sentir déjà les soubresauts de vie en elle et se moqua tendrement de sa hâte au désir de fécondité. Pourtant, par instinct, elle porta quand même ses mains sur son ventre plat, comme on impose un miracle. Mais presque aussitôt la pression devint douleur et une insupportable angoisse envahit ses entrailles. Elle s'assit lentement sur le rebord du lit, cherchant d'un regard flou à distinguer une réalité encore indéchiffrable. La pluie maintenant cinglait violemment la petite fenêtre à croisillon de la minuscule chambre. Elle se rappela que la maison serait devenue trop petite pour accueillir la vie désirée, se demandant si cela expliquait ce qui la tenaillait avec brutalité. Suivant son corps, son esprit vacilla et elle tenta encore de s'agripper à ce présent incertain qui lui résistait, ses ongles bien trop courts pour qu'elle y trouve prise. Puis, comme un baiser lointain, elle entendit l'écho d'un roulement qui sombrait chaotiquement vers un vide. Elle se leva avec précaution, s'approchant craintivement de la fenêtre et, à présent, personne n'aurait pu séparer les larmes sur son visage de la pluie sur les carreaux. Plus loin, après le virage qui domine d'aplomb la gorge abrupte, en contre-bas, dans le peu d'eau encore calme du ruisseau, malgré la pluie violente, il semblait presque se reposer de l'accumulation de ses nuits trop courtes, la tête posée sur un lit de rocher. Autour de lui l'eau s'écoulait en succion grinçante, tournoyant sans pudeur en un siphon obscène. Dans la spirale de son flot, elle emportait mollement un mince filet de sang rouge qui se diluait progressivement comme une volute d'âme qui s'évapore définitivement d'une blessure à la vie. Le moteur s'était tu.  

Elle ferma les yeux en même temps que lui, et chacun, en ses paupières, scella cet instant qui ne s'écoulerait plus en tourbillon de vie. Et de cet amour même, profondément ancré en chacun d'eux, désormais, il ne survivrait rien. Pas même un autre espoir.

 

par Minuitdixhuit
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