Tu m'entends très bien António, ce n'est pas la peine de faire comme si tu ne m'entendais pas ! Tu ne te doutais pas que tu finirais par te faire pincer avec tes
cochonneries, tu crois que je ne le
savais pas que tu regardais ces filles dévergondées à la télévision dès que j'avais le pied dehors pour aller chez madame Mendonça faire les commissions et ramener de quoi préparer ton repas ? Tu
crois que c'est facile à mon âge de monter toutes ces marches avec le cabas à provisions pendant que toi tu te prélasses sur le canapé du salon à mater des filles débauchées qui te font des clins
d'œil racoleurs et qui se déhanchent en petite culotte avec leur numéro d'appel écrit en gros sur l'écran ? Encore une chance que cet imbécile d'employé du téléphone passe ses journées à jouer
aux cartes au café au lieu de réparer les fils qui doivent bien être coupés quelque part sinon, pour sûr, tu aurais fini par inviter une de ces petites vicieuses à la maison.
Tu vois, ce n'était pas la peine de me prendre pour une idiote, je sais très bien que tu changes de programme dès que tu entends le bruit de mes chaussures dans l'escalier ou la
clé dans la serrure de la porte. Mais je suis bien plus maligne que tu ne le crois, tu vois ces pantoufles qui me faisaient envie depuis si longtemps, et bien, tu ne l'as même pas vu, mais j'ai
pu les acheter pas plus tard que tout à l'heure chez madame Mendonça et tu sais comment ? En économisant centavos par centavos sur l'argent des commissions, tu ne t'es même pas aperçu que je
mettais moins de farinheira dans la soupe et que je coupais ton verre de vin avec de l'eau même si tu marmonnais que c'était mieux avant comme du temps de chez ta mère quand les légumes avaient
encore du goût. Et tu ne m'as pas entendu monter les escaliers avec mes nouvelles pantoufles à la place de mes vieux escarpins tout déformés qui me sont une torture et que j'avais achetés pour
l'enterrement de ta mère, mais tu ne l'avais même pas remarqué. Et aussi depuis tout ce temps mes pieds ont gonflé à cause de tous ces escaliers à grimper et à descendre parce que toi tu préfères
rester vautré sur le canapé du salon devant la télévision. Si au moins tu descendais jouer aux cartes au café avec les employés du téléphone ou ceux du gaz, tu pourrais remonter le cabas à
provision et faire réparer le téléphone que je puisse appeler les enfants de temps en temps. Et puis j'ai laissé la porte d'entrée entr'ouverte - quel idiot aurait l'idée de venir cambrioler un
appartement aussi pouilleux ? - comme ça tu n'as pas entendu le bruit de la clé dans la serrure et tu n'as pas eu le temps de changer de programme, parce que tu crois que je n'entends pas les
soupirs de ces débauchées quand je suis encore essoufflée dans l'escalier et que tu changes brusquement de programme pour faire semblant de t'intéresser à la vie des chimpanzés du Mozambique ou
de je ne sais où ?
Mais je m'en fiche moi, que tu regardes ces moins que rien, tu crois que je ne le vois pas qu'elles sont plus jeunes que moi à présent ? Tu ne t'en souviens pas mais j'ai été belle
moi aussi et plus qu'elles encore. Ce n'est pas ma faute à moi si j'ai grossi et c'est aussi parce que j'ai eu des jumelles et trois autres filles et que tu voulais un garçon à tout prix et que
ça déforme les seins d'accoucher et d'allaiter cinq enfants et ça donne des vergetures aussi, mais toi ce que tu voulais c'est un garçon à tout prix et tu t'es juste arrêté quand le docteur a dit
que mon cœur ne tiendrait pas la prochaine fois et ça t'a fait peur de devoir t'occuper seul des enfants parce que, qui aurait voulu d'un petit fonctionnaire veuf et chauve avec cinq filles ? Je
voudrais bien les voir ces fainéantes de la télévision à se tortiller, avec une jumelle pendue à chaque sein et des cabas à monter dans les escaliers avec un souffle au cœur et des vergetures sur
le ventre. Mais ça, pas folles, elles ne te le montreront jamais, c'est sûr, sinon ça ne serait pas la peine qu'elles mettent leur numéro de téléphone en gros sur l'écran.
Et puis tu sais, je les vois quand même mes filles, en cachette, même si tu ne veux plus entendre parler d'elles et qu'elles ne peuvent plus venir le dimanche parce qu'elles ont
choisi de se marier sans ton autorisation et même aussi de ne pas se marier du tout, même si tu dis que mes petits-enfants sont des bâtards à présent à cause d'elles.
Alors ça m'est complètement égal que tu regardes des filles nues en cachette à la télévision, ce que je ne supporte pas c'est que tu te conduises comme un morveux en coupant les
fils du téléphone pour que je n'appelle plus mes filles et en changeant de programme pour des chimpanzés au lieu de m'aider à ranger les provisions. Et pourquoi tu ne changes pas de programme
maintenant que je t'ai pris la main dans le sac ? Tu crois que ça me fait plaisir de voir ces traînées te faire des sourires sans même que tu tournes la tête pendant que je te parle de mes
douleurs aux pieds et de mes souffrances au cœur ? Hein, pourquoi ? Pourquoi tu ne me réponds pas, même pour me dire ferme-la Alda comme les autres fois ? Pourquoi tu es tout pâle ? Pourquoi tu
as les mains toutes bleues et les yeux révulsés ? Répond-moi António, répond-moi, pourquoi tu baves, pourquoi tu es tout froid ? Oh ! António, je t'en prie, reste encore, encore un peu, encore un
peu, je te laisserai regarder toutes les filles que tu veux, ne meurs pas maintenant, ne me fais pas ça, mon amour…
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