Cancanages récents

Je pense à ma fille. Elle dort maintenant. 

C'est pour elle que j'étudie le jour et que je garde ce parking la nuit. 

Quand j'ai fait l'amour avec ce mec, c'était dans ma chambre d'étudiante, j'étais tellement consentante, j'étais tellement heureuse, tellement amoureuse de son air d'enfant perdu sur un manège que j'ai même pas senti qu'il n'avait pas mis de préservatif, la deuxième fois qu'on faisait l'amour de cette nuit. La première fois c'est moi qui lui avait mis.
Et j'ai gagné la queue du Mickey.
 Man--ge.jpg

On est tellement conditionnée que je n'ai pensé qu'au sida quand je m'en suis aperçu. C'était au matin. Ça coulait un peu d'entre mes cuisses, mais lui il avait disparu de moi. 

J'ai pas mis longtemps à comprendre que ce n'était pas cela que j'avais attrapé. 

Et puis j'ai voulu garder tout. Je ne sais pas pourquoi. Je l'aimais pour rien ce mec et j'ai du penser le prolonger un peu au travers de mon ventre. J'ai peut être regretté après, mais plus maintenant, non vraiment, elle illumine mon coeur de ses yeux... Seront-ils aveugles comme les miens ? 

Elle ne lui ressemble même pas. Tant mieux, lui, je ne l'ai plus dans mon coeur. Le temps... Ça sert à ça le temps.  

A la sortie du parking, il y avait un mec très mignon qui donnait l'air d'avoir perdu son ticket de manège et qui m'avait demandé comment faire. J'avais envie de lui dire que s'il voulait... je lui ouvrirai la frontière de mes désirs. 

Et j'ai effleuré le bouton magique que j'ai là à ma disposition, et la barrière s'est redressée. 

Alors, comme la voie était libre, il s'est engouffré... Et il a disparu.

 

par Minuitdixhuit
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A-A-copier.jpgJorginho nous sourit de toutes ses dents en déballant son cadeau. Et elles sont blanches ses dents ! A quinze ans il est rayonnant de santé et dans la pleine vigueur de son adolescence. Il est bientôt plus grand que moi ! Et chaque fois que je le retrouve, il est plus grand encore. De quatre centimètres cette année, m'avait écrit sa mère.

A vrai dire, je suis presque jaloux de sa santé. La mienne, malgré tous les progrès de la science occidentale est bien piteuse à côté de la sienne. Lui qui, de sa vie, n'a vu qu'une seule fois un médecin !   

Jorginho vit avec sa mère, Maria de Céu, et ses deux petites sœurs, Luzia et Mirita dans le petit village de Bailundo, à environ deux cent cinquante kilomètres au sud-est de Luanda. Comme chaque Noël, depuis six ans maintenant, avec ma compagne, nous abandonnons Lisbonne à ses fêtes sans neige pour passer quelques jours avec Jorginho, sa mère et ses deux petites sœurs au soleil d'Angola. Et nous venons avec quelques cadeaux en remerciement. 

A trente ans, Maria de Céu est encore jeune et belle malgré les épreuves. Nous lui avons apporté un parfum français et quelques outils pour retourner le jardin qui nourrit la petite famille. Luzia travaille très bien à l'école. Nous avons amené pour elle des romans d'Antonio Lobo Antunes et, comme elle est adroite des ses mains, des coupons de tissus vert et jaune et tout un nécessaire de couture. Elle vêtira toute la famille de ses doigts de fée. Mirita est encore bien petite. Elle joue toujours à la poupée mais s'occupe avec attention des poules et des lapins. Elle aura une petite dînette en aluminium et une paire de bottes en caoutchouc. 

Jorginho, l'homme de la famille maintenant que la guerre est finie, garde les chèvres et leurs cabris dans la colline derrière la petite baraque de terre, de tôles et de branches qui bruisse à présent des rires de tout notre petit monde joyeux de retrouvailles. 

Il y a dix ans à peine, tous les jours, de bonne heure, il poussait, avec Hachipo son père, leur petit troupeau sur le sentier vers la prairie des collines. A présent, nous suivons ensemble ce chemin, chaque matin tranquille de notre séjour. Mais je ne peux pas le porter comme le faisait son père alors. Il est tellement grand maintenant. Il a grandit de vingt-deux centimètres depuis que je le connais. 

Et puis ce cabri s'est échappé et Hachipo, Jorginho sur les épaules, a voulu le rattraper dans les épineux. La mine a explosé. 

Dans une boîte en carton que nous ramenons chaque année d'Europe, il y a la nouvelle prothèse de Jorginho. Il grandit tellement vite. Mais une jambe de bois ça ne grandit pas. 

Même sur le chemin de la paix.

 

par Minuitdixhuit
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Universal-Pizza-copier.jpgJe n'arrive pas à croire en Dieu. Je n'arrive pas à me convaincre de croire en Dieu. Mais je crois à la sincérité de ceux qui apprennent un chemin dans une spiritualité inspirée - pourquoi pas ? - d'un Dieu. Je crois ainsi en la prière. Que chacun la fasse à sa manière vers le Dieu qu'il entend, qui l'entend, choisi parmi ceux qui restent encore, ceux qui ne sont pas morts. 

Pour ma part les prières que j'adresse me sont destinées. Non pas que je me prenne pour Dieu ou une sorte de Dieu, mais plutôt parce que je pense être le mieux placé ou du moins le plus disponible pour m'écouter, voire m'exausser : je te prie d'être courageux, je te prie de te lever et de marcher… Et voilà que le miracle s'accomplit, je cesse de rêver, me lève, marche et me rends jusqu'à mon bureau où m'attend si ce n'est la vie éternelle, du moins le directeur du personnel… 

J'en étais là de mes réflexions, déambulant à l'heure du déjeuner, sur le parvis de cet immense centre d'entreprises cerné d'imposants buildings et parcouru par les grandes enjambées des bataillons de businessmen cravatés et uniformément pressés, par les menus trottinements des gynécées de secrétaires de direction parfumées et uniformément sexy et par les nonchalantes migrations des troupeaux de touristes en bermuda et uniformément perdus quand je fus soudainement surpris par une étrange cérémonie : sommairement assis sur les rudes degrés de granit gris d'un monumental escalier, un homme robuste et jeune, mais je le distinguais encore mal, semblait abandonné dans une prière intense. Je m'immobilisais pour l'observer discrètement tant sa foi apparaissait profonde. Il était vêtu d'une tunique et d'une toque vert et rouge et d'une sorte de sarouel des mêmes couleurs, à la manière du Vaudou haïtien ou de la Macumba angolaise. Il avait porté ses mains en conque sur ses oreilles comme pour s'abstraire du monde temporel comme le font les mahométans des îles Moluques. Son front hochait rythmiquement, sans doute quémandant un grand pardon, tel un israélite au Mur des Lamentations. Ses lèvres moitié closes psalmodiaient par instant une prière qui, bien qu'incompréhensible, me suggérait celle des moines bouddhiques du monastère de Kopan. Ses yeux tournés vers le ciel semblaient, en roulant, implorer une grâce divine dans une extase me rappelant la piété des regards des religieuses de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Devant lui, quelques boîtes aux couleurs multicolores étaient disposées sans doute en offrande à Shiva, Parvati ou Ganesh. Je restais fasciné par tant de spiritualité. Etonné également par l'indifférence de tous ces passants qui traversaient le cercle de son aura sans même porter ne serait-ce qu'un regard sur lui, comme s'il n'existait pas à leurs yeux, comme s'il était immatériel et je me surpris soudainement à comprendre que par une volonté que j'imaginais céleste, peut-être extra-terrestre, voire divine, j'étais le seul à le percevoir. C'est donc avec la plus grande prudence et la plus grande humilité que je mis le pied dans son espace d'inclusion spirituelle. Sans me voir, l'homme se releva lentement, sans doute sa prière avait-elle abouti. Debout, il dégagea ses oreilles pour réapparaître au monde. Du pouce il pressa le bouton rouge du téléphone portable qu'il tenait dans sa main droite et qu'il rangea dans sa poche puis se pencha pour ramasser les boîtes. Sur son dos était écrit en lettres dorées "Universal Pizza". Il reprit sa marche d'un pas assuré.
Il avait appris le chemin.

 

par Minuitdixhuit
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